IAtchoum
- Par Agathe Costes
- Le 09/09/2026
- Dans L'instant culture de l'écrivain public : pause-café, pause français
C’est la rentrée. Tout va vite pour nous tous, y compris le monde. Je ne sais pas vous, mais moi j’ai l’impression que la Terre tourne plus vite. L’humanité a dû la confondre avec un tapis de course : tous nos petits pas semblent accélérer sa vitesse de rotation.
Ainsi, histoire de vous déprimer un peu plus, j’enfonce le clou dans ce blog. Mais ne fuyez pas trop rapidement jeunes padawans, car c’est parfois en touchant le fond que l’on parvient à reprendre l’élan pour remonter à la surface.
Ce texte ne vous proposera ni réponse ni solution sur l’un des thèmes majeurs de notre époque, à savoir l’IA. De plus, attention : vous pourriez bien perdre votre temps (oui, « perdre », car le temps d’attention est devenu la valeur marchande la plus importante1 de notre-petit-monde-qui-tourne-vite-sous-l’effet-de-nos-petits-pas-conjugués). Et pour quels bienfaits, me direz-vous ? Eh bien, je vous rétorquerai que vous pourriez perdre votre temps à – peut-être, je le souhaite en tout cas – prendre plaisir à lire ces quelques lignes. Et peut-être aussi – allez, rêvons un peu – à vous ouvrir des portes sur des thèmes ou liens qui pourraient vous intéresser.
Entrons donc dans le vif du sujet.
Aux États-Unis, plus de la moitié des actifs souffrent de FOBO : fear of being obsolete2. Avec la rapidité de propagation de l’IA, notre obsolescence nous semble tout autant programmée que celle des machines ou objets que nous fabriquons. Un nouveau syndrome d’anxiété a également été identifié, il se nomme l’IA anxiété3. Il est globalement issu de l’impression que nous ne serons jamais en mesure de nous adapter à l’évolution au rythme où elle aura lieu.
Dans les deux cas, ces nouvelles craintes ont la même origine : l’IA.
Ainsi, le monde change vite. Nous, un peu moins.
Beaucoup se posent la même question : que va-t-il advenir de mon travail ? D’autres se posent aussi celle-ci : de mon emploi ? Et moi, parmi d’autres : de mon activité ?
Nous nous retrouvons dans une situation où nous devons monter sur le ring, pas le choix, en enfilant tout tremblants nos gants pour faire face à un mastodonte qui évolue quotidiennement. On ne sait pas d’où vont partir les coups, et quand – même si on se doute que cela ne va pas trop attendre –, mais on craint leur puissance. La bonne nouvelle est qu’on ne se fera pas arracher un bout d’oreille par Mike Tyson. La mauvaise est qu’il est probable que nous perdions tout de même une partie de nous.
L’IA fait évoluer les systèmes, le travail, les loisirs, l’éducation, les relations sociales, l’apprentissage. Nous.
Il n’est désormais plus possible de relire une thèse sans se demander si un étudiant l’a lui-même rédigée.
Il n’est désormais plus possible de savoir où se perdent nos données personnelles dès lors qu’un agent public ou qu’un salarié du privé en dispose dans un cadre professionnel et qu’il émet une requête avec n’importe quelle IA trouvée sur le web.
Il n’est désormais plus possible de savoir si c’est vraiment notre mère qui nous contacte, en visio comme en audio. Et il est même désormais possible de légitimement douter quand celle-ci nous demande le règlement immédiat d’une facture de 3 000 euros pour un sèche-cheveux.
(Il est aussi désormais possible de douter que ce soit moi qui écrive ce texte. Et ça, c’est moche.)
Je vais m’arrêter avec les « il n’est désormais plus possible… », car François Hollande nous a prouvé que les anaphores, en dépit de leur efficacité, étaient lourdingues, et aussi parce que l’absence de certitude est un constat récurrent avec l’IA. Même pour celle-ci d’ailleurs : l’IA affichant les résultats les plus vraisemblables et non les plus certains. Les géants de la tech, les « créateurs » de l’IA, ne parviennent également pas à se mettre d’accord sur le sujet : faut-il l’encadrer, ou non ? Les changements qu’elle augure nous seront-ils bénéfiques, ou non ? En 2016, quelqu’un qu’on ne soupçonne pas trop d’alimenter les conversations de bistrot, en l’occurrence Geoffrey Hinton (prix Nobel de physique 2024), annonce qu’il faut cesser de former les radiologues, car l’IA s’apprête à les supplanter4.
Nous sommes en 2026. Les radiologues exercent toujours.
Globalement, personne ne sait. La seule chose que l’on peut faire, c’est de la prospective. Mais bon, ce changement est tellement vaste qu’il est difficile de pointer une voie plus vraisemblable qu’une autre.
Her, la dystopie de Spike Jonze sortie en 2013 et dont le récit se déroule en 2025, raconte l’histoire de Theodore, un homme en plein divorce qui finit par tomber amoureux d’une assistante virtuelle générée par IA. En 2023, et probablement encore avant, Her n’était déjà plus une dystopie. Si vous voulez un témoignage à ce sujet, vous pouvez écouter le podcast, intitulé « J’ai daté une IA », issu de l’émission Les Pieds sur terre, diffusée sur France Culture5.
Pour ma part, j’avais vu ce film peu après sa sortie et j’avais trouvé cet univers effrayant. Aujourd’hui, les IA sont psy, amis, amants… Maintenant, ce n’est plus effrayant ; c’est plutôt triste. Comme quoi, nous avons tendance à nous habituer à tout. Peut-être même un peu trop : en 2013, qui aurait pu penser qu’on assumerait d’être amoureux d’une IA ?
J’avais toutefois oublié un détail du film qui, à y regarder de plus près, n’en est pas un pour moi. Le personnage principal de Her, joué par Joaquin Phoenix, est écrivain public. Comme moi.
C’était un film précurseur qui évoquait notamment la place que l’IA prendrait dans nos vies, mais il traitait de nos vies affectives. Pas professionnelles. Et pas du FOBO qu’elle engendrerait, entre autres problèmes majeurs : uniformisation de la pensée, conflits d’usage, perte d’habitude de l’effort… Vous le savez, la liste est non exhaustive. Il est frappant de constater que notre inquiétude porte le plus souvent sur nos vies professionnelles, et c’était quelque part aussi le moteur de ce blog. Mais comme je ne connais pas le futur (pas de DeLorean dans mon garage, désolée), je n’ai pas de réponses, et je vous laisse faire travailler votre imagination. Tout ce qui semble être à ma portée pour le moment n’est pas de savoir si la rédaction et la correction seront toujours assurées par des humains, mais plutôt quand elles ne le seront plus majoritairement. J’ai toutefois espoir qu’elles le restent toujours en partie et que cela perdure le plus possible. Ne serait-ce que pour ne pas vivre dans un monde où les gens ne pensent plus par eux-mêmes ou auraient perdu l’orthographe, à force de ne plus s’y exercer.
Enki Bilal met l’un de ces exemples en scène dans sa série de bandes dessinées Bug, où il imagine un avenir où internet s’effondre. Vous penserez qu’un chirurgien sachant opérer sans robot ou qu’un pilote ayant appris à faire atterrir un avion sur une piste et non une ville sont plus fondamentaux que des personnes qui savent aikrir sans fottes et vous aurez certainement raison.
Mais quand même, ça pique les yeux, non ?
Faute d’une expertise pouvant vous apporter des réponses sur le plan professionnel et encore moins sur ce que deviendront nos enfants qui dateront avec une IA (restons positifs : aucun risque qu’ils contractent la syphilis), je me permets donc ici une dernière question.
(En effet, si on n’a pas de réponses, autant continuer à poser des questions.)
D’autant plus que celle-ci est LA question essentielle sur laquelle nous devrions tous nous concentrer : en 2013, à la date de sortie de Her, qui aurait pu penser qu’une IA portant le nom d’une tenancière de maison close pourrait diriger nos vies ?
Moi président(e), je n’aurais pas voté pour Claude.
J’en conclus que, souvent, il FOBOcoup d’humour pour surmonter notre condition.
1. Pour ceux que ce thème intéresse, je vous recommande la lecture de la BD 9 secondes, la civilisation du poisson rouge, de Bruno Patino (ou La civilisation du poisson rouge, petit traité sur le marché de l’attention, le livre dont cette bande dessinée est adaptée).
4. https://theconversation.com/radiologie-pourquoi-lia-na-toujours-pas-remplace-le-medecin-185319
5. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/j-ai-date-une-ia-7787100
P.-S. Si jamais ce blog vous a plu et que vous voulez le commenter ou partager des retours à son sujet, vous pouvez – si ce n’est pas déjà fait – vous connecter avec moi sur LinkedIn et retrouver le post le concernant. Si je ne parviens pas à vous répondre, mon équipe de secrétaires s’en chargera (Claude, Siri et toutes leurs copines).
Ou pas.
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